mardi 16 août 2011

Les leçons d'Avril 2011

Ça fait depuis un bail que je n'ai rien écrit et presque rien dit. En fait c'est depuis avril 2011. Qu'est-ce qui s'est passé et pourquoi ce silence? Me suis-je rangé du côté du «gagnant»? Voilà des questions très légitimes auxquelles je vais essayer d'apporter une réponse.

En fait, même si je m'y attendais, j'ai été mis K.O par les résultats de la pseudo-élection présidentielle, comme beaucoup de mes concitoyens. Ce véritable coup d'état électoral ourdi par Ismaël Omar Guelleh et consorts a sapé le moral de beaucoup et, je ne suis pas une exception.

Malgré les protestations de masse de la population djiboutienne du mois de février 2011 et malgré l'opposition «unie» sous la bannière de l'UAD, IOG, invariable et égal à lui-même, persiste et signe. Après avoir modifié la Constitution, il se remet sur le trône pour la 3ème fois. Il y a de quoi laisser bouche bée quiconque espérait qu'il écouterait ce peuple devant lequel, en même temps qu’Allah, il a juré sur le Coran qu'il ne solliciterait jamais plus des deux mandats constitutionnellement permis. Je croyais qu'il écouterait un tant soit peu ce peuple djiboutien qui était descendu massivement dans la rue le 18 février 2011 pour lui rappeler qu'il était temps de partir.

Bien sûr, des coups d'états électoraux, son défunt oncle Hassan Gouled et lui-même en ont fait plein depuis le 27 juin 1977 et ce, au nez et à la barbe de l'opposition, de la population djiboutienne et de la communauté internationale (complice?). Et, si les choses continuent comme elles sont, cette dynastie en refera autant qu'elle veut, facilement. Si les choses continuent comme elles sont, personne n'arrêtera IOG et consorts.

Alors, avant de recommencer à faire repasser le même disque et crier «au vol!» je me suis donné le temps de prendre du recul par rapport aux événements. J'avais décidé de me donner un temps de réflexion. Je dois reconnaître que l'arrivée à Ottawa de Jean-Paul Noël Abdi, grand défenseur des droits de l'homme, a mis un terme à cette retraite stratégique. Je suis donc de retour.

Dans le présent article, je partage avec vous le fruit de cette période de modeste réflexion. En un mot, selon moi, la lutte contre ce régime doit changer dans le fond et dans la forme car notre IOG impérial est immunisé contre tout ce qui a été tenté contre son régime, jusqu'à présent.

Le multipartisme, la lutte armée (cf. FRUD), la mutinerie (cf. Yacin Yabé), etc. le «Gouled-Guellisme» y a survécu. Tous les problèmes qui ont fait chuter des régimes autrement plus martiaux (Menguistu, Syad Barré, etc.) ont glissé sur le dos de ce régime comme l'eau sur les plumes d'un canard. Certes la lutte pour le changement est nécessaire. C'est même un devoir citoyen. Mais, elle doit changer dans le fond et dans la forme. Voici pourquoi.

Et pour commencer, un petit rappel. Dans son histoire récente, notre pays a connu quatre luttes: trois luttes passées et une lutte présente. Permettez-moi de vous les présenter.

Dans les années de l'après 2ème guerre mondiale, comme presque partout en Afrique, ceux qui ont participé à la libération de la France, au prix de leur sang, ont commencé à exiger l'indépendance de leur pays à leur retour en terre natale. Chez nous, l'émergence de leaders comme Mahamoud Harbi appartient à cette époque. Malheureusement, cette 1ère lutte n'a pas abouti. La France, puissance coloniale expérimentée, a assassiné M. Harbi et joué la caisse tribale pour désorienter et diviser les gens. La méfiance s'est installée en quelques années. Tout le monde soupçonnait tout le monde: les arabes soupçonnaient les somalis et les afars, les somalis soupçonnaient les afars, les afars soupçonnaient les somalis... À l’intérieur du camp somali, ce n'était guère mieux. La tension était à son paroxysme. Une véritable guerre a éclaté entre les issas et les gadabourcis. Vous aurez compris que cette première lutte n'a pas abouti à cause de cette division! Elle n'a rien donné à cause de cette méfiance généralisée.

Heureusement, les choses ont commencé à s'arranger après l'accession à l'indépendance de la Somalie. Du côté somali, le FLCS (Front de libération de la côte des somalis) a été fondé par des jeunes indépendantistes pour libérer le pays par la voie des armes. Le FLCS bénéficiait du soutien presque inconditionnel de la république de Somalie. Du côté afar, le même genre de mouvement se préparait en Éthiopie.

Cependant, il faut attendre le référendum volé de 1967 pour que la lutte armée et les manœuvres politiques pour l'accession à l'indépendance commencent à toucher la majorité et s'intensifient. Il est va de soi que cette lutte armée et ces manœuvres politiques seraient vaines sans l'unité de toutes les composantes ethniques du pays. Il faut le reconnaître, la paternité de cette unité revient à des hommes comme Ahmed Dini! Grâce à cette unité restaurée, la 2ème lutte aboutit à la souveraineté nationale!

Hélàs, dès l’Indépendance acquise, certains commençaient déjà à se poser des questions. Le constat était flagrant : ceux qui ont pris les rennes du pouvoir en 1977, brillaient par le sectarisme et, le régime dictatorial qu'ils ont mis en place, en si peu de temps, ne présageait rien de bon. C'est pourquoi des dissidents de plusieurs partis politiques dont Ahmed Dini et Moussa Ahmed Idriss ainsi que d’imminents ex-combattants du FLCS dont Omar Osman Rabeh ont tenté de fonder un parti national pour contrer Gouled et les siens. Le PPD, c'est le nom que ces hommes ont voulu donner à leur parti, a été tué dans l'œuf. Les fondateurs ont été emprisonnés dans un premier temps. Puis, pour la plupart, ils ont été achetés un à un : qui d'un poste de député ou de ministre, qui d'un gros contrat juteux, etc. Ceux qui n'ont pas accepté le marché ont été mis au ban de la société ou encore pire, déchus de la nationalité et déclarés apatrides, comme le docteur Omar Osman Rabeh. Pour ce faire, le régime a utilisé une règle éprouvée: diviser pour régner. Une partie de la population applaudissait ses agissements pendant que d'autres servaient de punching-ball.

Malgré cela, cette 3ème lutte s'est poursuivie dans les années 90. À tel point que, quand François Mitterrand avait imposé le multipartisme à ses protégés africains, lors du sommet de la francophonie de La Baule, la dictature djiboutienne a été quelque peu prise par surprise. Elle fut même pendant un certain temps déstabilisée et prise de panique.

En effet, face à la rébellion armée afar, elle a perdu le contrôle de tout le nord et d'une partie de l'ouest et du sud-ouest du pays en quelques semaines. Au plan politique, des hommes comme Mohamed Djama Élabé ont donné du fil retorde à Gouled et son clan en réussissant à mobiliser derrière eux de larges pans de la population djiboutienne. Mais ce n'est pas tout. En plus des deux partis d'opposition légalisés (PRD, PND) un mouvement syndical enseignant dynamique (SYNESED, SEP) et des groupes politiques non légalisés (UDD, MND, MSR, etc.) ont donné encore plus de pression à cette pression et fait trembler le régime.

Hélàs cette 3ème lutte (pour le changement) a échoué. Les raisons ? Primo, tous les partis légalisés étaient de parti-personne ou des parti-clan, sans exception ou presque. Secundo, tous ces partis étaient une copie conforme du RPP (parti à battre!) quant à la composition de leurs directions (tant d'issas, tant d'afars, tant de x, tant de y...). Cette 3ème lutte pour le changement a échoué misérablement et... elle vient d'échouer misérablement pour la énième fois, le 8 avril 2011. Mêmes causes, mêmes effets! Malgré le moment, ces partis-personne unis dans la division, ont été taillées en pièces par IOG. Cela nous conduit à la 4ème lutte. Celle en cours.

Il n'y a pas de doute. Notre pays est malade. Il est malade depuis sa naissance. Cette maladie a un nom : le manque d'unité nationale! Il n'y a pas d'unité nationale ni de sentiment national. Chacun veut prendre la place d'un cousin proche ou lointain. Un Adaa'il veut remplacer un Hassoba, un Fourlaba ou un Wiil-Moussaveut remplacer un Mamassan, un Gadhajisse veut remplacer un Haber-Awal, un Mahad-Assé veut remplacer un Makahil. Voilà toute la motivation de la plupart de ceux qui se disent leaders, aujourd'hui!

C'est vrai que notre pays souffre d'un mal majeur : Ismaël Omar Guelleh. Nul doute, cela est vrai. Certes.

Cependant, l'issue d'une confrontation a deux responsables : les deux parties en conflit. Nous sommes tous d'accord que Guelleh et les siens accumulent les coups d'état électoraux, les coups bas et les coup fourrés. Mais que dire de la responsabilité de l'autre partie (l'opposition)? N'a-t-elle rien à se reprocher?

Ça fait 34 ans que les «leaders» de l’opposition utilisent les mêmes recettes perdantes et accumulent les mêmes échecs. Ça fait depuis les années 90 que les mêmes hommes paradent chacun à la tête de «son» parti et que quand ils meurent, la succession se fait parmi les proches (il existe de rares exceptions). Que reproche-t-on à IOG? N'est-ce pas cette pratique à la fois mafieuse, sectariste et rétrograde?

Il est temps de changer. Il faut remettre en cause le leadership à la tête de l'opposition. Pour cette 4ème lutte, celui ou celle qui veut prendre la place d'IOG doit apporter un nouveau style de leadership car un leader qui perd souvent (peu importe comment) doit savoir tirer sa révérence. Regardez ici au Canada... Gilles Duceppe, leader charismatique du BLOC est parti quand son parti a mordu la poussière. Il est parti sans accuser le vainqueur, son rival Steven Harper. Le Libéral Michael Ignatieff, chef de l'opposition officielle, a fait la même chose : il est parti. Quand on perd, il faut avoir la décence de partir.

Hélas, chez nous, quand on perd un combat, on accuse son adversaire! C'est un comble. Il faut quand même savoir qu'un adversaire, par définition, est quelqu'un qui est déterminé à nous battre. Surtout en politique où, c'est la fin qui justifie les moyens! IOG n'est pas obligé de se conduire comme un gentil boy-scout face à ces adversaires. Pour moi, IOG n'a pas gagné, c'est l'opposition qui a perdu, malgré le moment (cf. «le printemps arabe»). Le constat est sans appel !

Fort de cet enseignement, l'opposition doit savoir rénover son leadership. Elle doit se chercher des leaders capables d’innover. Des leaders capables de réunir et mobiliser les djiboutiens autour d'un programme (et qui ne remuent pas seulement la fibre tribale). Cela est difficile et comporte des risques que la plupart des leaders présents sont incapables de prendre, eux qui sont habitués au style RPP (car ils en sont souvent des transfuges) mais pas impossible.

Celui ou celle qui veut être le président ou la présidente de notre cher pays doit faire preuve de beaucoup de courage. Qui en a? Cherchez autour de vous! Je suis sûr qu'on peut en trouver si on essaie de voir un peu plus loin que le bout de son nez.

Un petit point lumineux dans ce grand tableau sombre: il paraît que certains partis d'opposition ont déjà commencé à faire un ménage interne. À suivre.

Hassan A. Aden
hassan.aden@ncf.ca

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Vous pouvez lire mes autres réflexions sur la politique djiboutienne dans mon blog personnel aux liens suivants:
  1. http://kulanbaded.blogspot.com/2009/05/questionnable-iog.html
  2. http://kulanbaded.blogspot.com/2009/05/qui-est-pret-pour-remplacer-iog.html
  3. http://kulanbaded.blogspot.com/2009/06/special-32eme-anniversaire.html
  4. http://kulanbaded.blogspot.com/2009/07/quel-regime-pour-notre-pays.html
  5. http://kulanbaded.blogspot.com/2010/04/ils-ne-doivent-pas-violer-la.html
  6. http://kulanbaded.blogspot.com/2010/06/special-27-juin-il-faut-aider-le.html
  7. http://kulanbaded.blogspot.com/2011/01/oui-pour-le-souvenir.html
  8. http://kulanbaded.blogspot.com/2011/01/degage-rpp-degage-iog.html

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